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-- Téléchargez Space cake / épisode 08 en PDF --


Oui, prends la part de cake qui reste, apparemment personne n’en veut.
S’il y a un truc qu’on ne verra plus dans quelque film de science-fiction que ce soit c’est le sentiment qu’on se trouve dans une société sans défauts, ordonnée et paisible, à mille lieues des dystopies et des jungles où règnent une loi du plus fort que le cinéma se sent obligé de fustiger. 2001 est la préfiguration de l’ordre triomphant où nulle embrouille, à peine une info tronquée donnée aux russes, où nulle violence gratuite ne viendrait troubler l’osmose moderne tournée vers la conquête spatiale et sa coopération. Le seul salaud c’est HAL et c’est une machine. Lui seul semble encore imprégné de méchanceté, peu importe les motifs qu’il invoque pour son forfait, il n’est qu’un traître. Quel cinéaste hollywoodien disait : Ce qui fascine le public c’est de voir un personnage qui fait le mauvais choix ? Voilà le personnage en question : un ordinateur. Plus aucun film de SF n’osera se passer de montrer des salauds parmi nous, des méchants au regard torve, des combats à mains nues, des luttes au laser, des perdants décoiffés contre des gagnants gominés.
Assis dans le siège ergonomique d’une salle de ciné ou dans son canapé de salon, on aime les personnages ingérables, on n’a de régal que pour la maraude, le crime, le sang et la domination, comment peut-on accepter voire simplement comprendre la société proprette affichée par notre cinéaste anglo-américain ? Comment ? Mais en changeant radicalement nos vues sur la société contemporaine. La politesse est moderne, la courtoisie l’est encore plus, le respect d’autrui est ultramoderne comme le respect de l’intimité, la probité est moderne, douceur et salubrité le sont aussi, toutes les sociétés policées sont modernes, nos produits tracés étiquetés garantis testés et approuvés sont la modernité même, notre consommation courante nous forme à cette douceur universelle  et chaque dégustation la confirme. Aux mœurs archaïques vont les maquereaux et les putes, les escrocs et racailles, les pilleurs, les tortionnaires et leurs chroniqueurs cinéastes, alors qu’aux mutantes, les seules susceptibles de s’adapter, va le tout cybernétique monolithique et marchand, sans salissure.
Si romanciers, scénaristes et autres chansonniers imaginent encore tracer les contours de la société à venir par le spectacle de sa violence et de sa cruauté, c’est que leurs lunettes sont en peau de saucisson. Ostensiblement, la société va vers plus d’ordre et moins de solidarité, vraisemblablement vers plus de domination et autant de sujétion, mais elle va aussi ringardiser l’arène des couteaux tirés, il est temps de s’en rendre compte. Ce vivre ensemble aseptisé n’est donc peut-être pas sans saleté, seulement on s’en fout de la saleté, on ne lui rend plus le moindre hommage, à la rigueur on lui préférera même la pureté virginale de la lutte des classes. Le traînard, le toxico, le sac à sperme ne seront plus des profils romanesques, ce seront plutôt des culturistes huilés et leur marotte musculaire, par exemple, ou des zadistes soudain très diplomates, ou des artistes rangés et indifférents aux marges, ou des conducteurs de travaux profs de philo. La société spectaculaire de demain sera construite, homogène et sécurisée tel un irréfragable plan d’occupation des sols. Plus aucun intellectuel bourgeois ou artiste friqué n’osera ironiser sur nos paisibles zones pavillonnaires, jalons égalitaristes d’une société tramée. Exit le trash, le gore, l’hémoglobine. Tout sera aussi clean que dans les couloirs concaves de la station orbitale.
Monsieur, il reste du cake ? C’est vous qui l’avez fait ? Votre voisin, ah bon ? Et vous en avez un autre ? Cool, tenez, mettez-le là. Merci.
On reproche à 2001 d’être un film froid, glacial même, où l’émotion est réduite à la portion congrue, à peine deux trois affects d’astronautes formés précisément à ne pas se laisser guider par leurs affects. Il y a des spectateurs qui ne peuvent retenir quoi que ce soit d’un film s’il ne contient au moins une scène mélodramatique, larmoyante au besoin, en tout cas une occasion de remuer en soi un apitoiement. Qu’on leur tire des larmes, des larmes de colère, encore mieux. Typique du programme blockbuster dans lequel tu crois voir de l’action, non, ce serait à la fois trop simple et trop bourrin, il y a un plan précis et minuté chrono en main : Dix minutes d’action, cinq d’émotion, puis cinq d’action, quinze minutes d’émotion, à nouveau dix minutes d’action, cinq d’émotion, etc. Pas d’action sans émotion, pas d’émotion sans action. Tu comprends ? Les gens payent pour voir des montagnes russes émotionnelles, tension relâchement, tension relâchement.
Un cinéaste indépendant qu’on imaginerait assez indifférent à cette norme ne propose pourtant pas autre chose car il tient lui aussi à concerner son public et de toute façon il a lui-même été formé à ce régime sans surprise. Pas un seul qui n’ait adoré n’importe quelle daube commerciale et ne l’affiche prioritairement dans ses goûts, alors que son cinéma, plus personnel, semble si imprévisible. Pas de petite production sous-financée et sous-distribuée sans : action, émotion, action, émotion. Tout esthète est formé par les novels, formation continue de l’imaginaire, où une action ne peut pas durer cent pages, encore moins une émotion, évidemment pas non plus une description méthodique, ni un raisonnement, car tourner ces pages signifie rester en éveil et surtout ne pas décrocher. Le captage de l’attention a contaminé n’importe quelle œuvre, il faut doser, équilibrer, avec un œil sur le chrono.
Reste qu’il n’est pas facile de déployer de l’action dans un récit, je veux dire une action à la fois stimulante et haletante, il faut un drôle de tour de main, par contre, de l’émotion, pas de problème, il y en a des tonnes en magasin, suffit de se servir. Un gosse paumé, un poulain claudicant, un couple qui se sépare, la guerre qui vient dessus, le fisc, l’adultère, la trahison, des notes de musique mélancoliques sur un blessé enlacé par son meilleur pote, la liste est longue et les permutations fonctionnent dans 100% des cas. Tu sais ce que cache cette moisson de bons sentiments, j’imagine. Parce que l’émotion à l’image sert à cacher quelque chose, évidemment, tu t’en doutes : toute cette sensiblerie est l’occasion rêvée de grimer l’indifférence totale d’un auteur aux souffrances d’autrui. Plus il fait chialer son spectateur, moins il est sensible, c’est un véritable radar à salauds ce truc. Inversement, un film glacial ne révèle peut-être pas une personnalité attachante derrière la caméra mais au moins nous cache-t-il autre chose.

 

à suivre…..

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