-- Téléchargez Space cake / épisode 12 en PDF --


Ta petite comédie campagnarde a produit son effet et aboutira sûrement à quelque chose d’utile. Il m’a suffi de voir ton air satisfait, tendant le bras vers la cible dans une immobilité solennelle, lâchant une balle par minute, ce qui est très lent, pliant puis dépliant l’avant-bras méthodiquement avant chaque tir, pour me faire comprendre quel rôle j’allais devoir endosser. Ni l’odeur de soufre, ni l’impact brutal des balles sur des bûches déchiquetées, ni la culture afférente à cette violence visuelle n’avait de quoi me concerner. C’était comme si je venais de faire irruption dans ton garage, surprenant un sportif à l’entraînement, plutôt un dépressif haineux pris en flag. Tu n’as même pas relevé mes phrases pleines de mépris, sinon pour les neutraliser par une formule dédaigneuse : Tu veux essayer ? Non, je n’ai pas voulu essayer, ni n’ai voulu toucher à ce truc. D’emblée, il m’a paru nécessaire de te convaincre d’une chose simple, très simple, éloignée de toutes nos thèses de poseurs, que n’importe qui peut valider sans manières : nos hontes et nos refoulements produisent toujours une espèce de relique que nous conservons inutilement voire dangereusement auprès de nous. Nous la cachons, l’escamotons autant que possible, mais sommes obsédés par cet objet agissant comme une capsule de temps prête à être exhibée en surface avec sa charge de souvenirs. On la retrouve toujours au hasard d’un rangement et parfois c’est l’occasion de la montrer à un tiers. Rares sont ceux qui ont pensé à se séparer définitivement d’une épuisette ayant  servi à frapper ou d’une ceinture ayant sifflé comme un fouet, à se séparer de toutes ces choses détournées de leur fonction le temps d’un drame, préférant les conserver dans l’attente d’un usage plus conforme. A fortiori, je comprends qu’on veuille garder un flingue, pas si courant d’en avoir un, surtout s’il n’a servi qu’à du tir sportif, mais je ne comprends pas que tu sois incapable d’évaluer sa nuisance, ce poids qu’il fait peser sur tes choix et tes aspirations. Solène ne t’a jamais demandé de le soigner, encore moins de l’utiliser en mettant en joue d’honnêtes citoyens par pur défi puéril. Et puis, n’oublions pas que tu ne sais rien de son histoire avant de l’avoir eu, peut-être a-t-il servi, avec ce silencieux tout de même, c’est presque sûr. Imagine qu’on soit à sa recherche. S’il y a prescription au pénal, il n’y a jamais prescription chez les crapules, tu y avais pensé ? Il faut l’effacer maintenant, pas le cacher, l’effacer, le détruire, le balancer loin de toi. Évidemment, l’objet est compromettant comme aucun autre et s’en séparer est un nouveau défi en soi, mais j’y ai réfléchi, écoute-moi. D’abord, ne recherche pas la barque de laquelle tu feras glisser discrètement ta quincaillerie au milieu d’un lac, les numéros de séries s’accrochent durablement à leur matrice, tu n’imagines pas le nombre de promeneurs ou de dragueurs de fond trouvant des pièces à conviction supposées introuvables. Découpe ton Beretta, petits bouts par petits bouts, le chien, le chargeur, limés, sciés, chaque pièce obtenue mélangée aux ordures ménagères dans le container réservé à cet effet et ceci une fois par mois. Le trieur de la déchetterie ne peut en aucun cas repérer une crosse coupée en quatre s’il voit un éclat isolé défiler sur son tapis roulant. Élimine patiemment ton arme, elle n’a fait aucun dégât entre tes mains, alors restons calme et méthodique. Remplace tes séances de tir matinales par du façonnage en atelier, très discrètement. Le processus doit durer pour être efficace, tu as déjà attendu quarante ans et même plus alors donne-toi encore de l’air, ce sera même assez intéressant à concevoir, des tout petits bouts débités, méconnaissables, insignifiants. Tu te reconstruiras psychologiquement, tu verras.
J’ai bien noté que la destruction de cet os de tapir ne résoudrait pas toute l’énigme de tes ratés. Ce n’est qu’un outil, un joujou, je sais, le véritable objet est fixé dans la psyché et la mémoire. Tu ne te reconstruiras qu’en partie seulement, nous sommes d’accord, mais tu n’imagines pas quelle portée peut avoir cet acte symbolique. Regarde-le ton trophée, votre trophée à tous les deux, dont tu es l’unique détenteur, non plus donné négligemment par Solène mais offert sur un plateau par votre impunité. Sylvain et toi n’avez conservé ni vos cagoules ni le sac de farine, il ne reste que l’artillerie qui est autrement plus dangereuse. Si encore tu ne l’utilisais pas, si tu avais soulevé un tas de gravas pour me le montrer, si tu avais ouvert un coffre fermé sans clef, si tu avais défait un linge scellé par des cordelettes, puis dépoussiéré un pistolet plus vraiment en état de fonctionner, on se serait dit : Bon, à quoi bon le jeter, remets-le. Mais les raisons pour lesquelles tu t’es engagé dans un processus de violence à l’époque nous sont totalement inconnues. Qui sait si elles ne sont pas à nouveau réunies ? Ton immense culture de papier ne suffira pas dans son rôle de garde-fou, le savoir n’a jamais garanti contre la violence. Ce que tu fais briller en public se ternit lorsque tu te retrouves seul. Tirer n’est pas un loisir, pas chez toi en tout cas. C’est sûrement une résurgence, une fascination pour la puissance virile qu’enclenche une petite pression sur la gâchette, peut-être l’expression d’un sale tempérament, agressif et dominateur, cauchemar du méchant garçon venu troubler le sommeil du gentil garçon. On t’a toujours dit que ton regard portait le reflet d’une brutalité, que c’était celui du prédateur, de l’aigle, vile physiognomonie, d’accord, mais tes colères délirantes, ces menaces proférées au volant, cette électricité dans l’air autour de toi qui a tant inquiété tes passagers alors que tu paraissais si doux au moment de leur ouvrir la portière, ne sont-elles pas la preuve d’un dérèglement intime ? Que nous apprennent ces éclats de tes véritables penchants ? Qui te ressemble le plus : toi et cette tranche de cake délicatement extraite d’un buffet mondain ou toi et ton Beretta 92 visant un innocent ? Tu as vu quelle transmutation fait de l’astronaute un vieillard et du vieillard un embryon et de l’embryon un astre. Il y a la boucle temporelle et son questionnement fondamental : où en sommes-nous dans cette boucle ?
Quel âge as-tu quand tu tends ton bras armé vers ce tas de bois ? La cinquantaine ou quatorze ans ? Simple défoulement ou préparation ? On n’en sait rien. Tu n’aimes pas tirer, tu n’aimes pas décharger, tu n’aimes pas étouffer des détonations dans le secret d’un garage à la campagne, tu n’aimes pas ce que tu fais et là est le véritable danger. Ton flingue te domine, il te tient, t’attire vers de nouveaux ennuis, du moins, te maintient dans un piège. Tu comprends ce que je te dis ? Exit le flingue, soulage-toi pour de bon. Du vent dans les voiles, libère-toi, du vent dans les voiles pas dans tes dragues, plus aucun râteau accepté avec philosophie, plus d’hébétude devant le corps nu de ta partenaire, le phallus dur comme de l’acier quand tu la vois retirer son premier faux-cil, envisage une reprogrammation complète. Oui, je te parle de sexe, parce que le reste va avec. Et puis, c’est tout de même toi qui m’en parles le plus souvent. Tes tirades sur la postsexualité m’ont toujours beaucoup amusé, on peut dire que j’ai été bon public. M’avoir fait comprendre que tu te préparais, depuis tes quinze ans j’imagine, à une mutation inévitable dans le processus de reproduction humain qui sera celle de l’abandon complet de la sexualité avait quelque chose de drolatique. Avoir même affirmé que Kubrick l’affiche explicitement dans 2001, où ses nouveaux riches satellisés n’ont plus la moindre appétence pour la chose, tenait effectivement assez la route, notamment quand tu me demandais de citer un seul space opera sans une scène de drague. Et puis l’emballage final dans la chambre d’hôtel montre clairement qu’un seul regard assure une reproduction spontanée de l’espèce sans insémination. Si aujourd’hui encore cette thèse te suffit, alors oui, allons gaiement vers la postsexualité annoncée et gageons qu’aucun nouveau film de science-fiction n’osera la préconiser aussi manifestement, mais méfie-toi quand même.

 

à suivre…..

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