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-- Téléchargez Space cake / épisode 07 en PDF --


Tiens, puisque ma mère serrait la louche à Messiaen, faisait la bise à Boulez et recevait des lettres de John Cage, restons sur la musique. Imagine un réalisateur du genre néo pseudo Kubrick d’aujourd’hui qui présenterait son projet de B.O aux producteurs ayant vidé leurs poches pour sa superproduction : Alors là, vous voyez, on commence par du Luigi Russolo mélangé avec des infrasons pour la scène d’introduction, puis on enchaîne avec du Merzbow saturé sur les vingt minutes suivantes, puis les Tambours du Bronx quand le pilote reçoit un message, puis du Stockhausen sur les french kisses, du Charles Ives sur un léger assoupissement, des vuvuzelas sur les scènes d’arrimage, puis du Ikeda sur le générique final, qu’est-ce que vous en dites ? Leur réponse ne traînerait pas : Mais tu te crois où, tu nous prends pour des billes ou quoi ? Tu voudrais quoi encore, un orchestre symphonique dans toutes les salles avec distribution gratuite d’aspirine à l’entrée ? Non, assieds-toi trouduc, tu vas entendre la musique de ton film, elle est déjà prête.
Notre Kubrick à nous n’a pas flanché. Si les Johann Strauss fils et les Aram Khatchatourian ont mis un peu de douceur sur la piste sonore, c’est le génial Hongrois dissonant Ligeti qui a la part belle en terme de ratio musique/métrage. Or cette audace entraîne une autre prouesse. Nous sommes salle Gaveau, entourés de pingouins et de breloques, un fascicule de quinze pages entre les mains, le programme du jour : première partie, Ainsi parlait Zarathoustra (introduction) Richard Strauss, suivi du Beau Danube bleu de Johann, entracte, deuxième partie, Gayaneh (adagio) de Aram, qui sont les trois hits du film, comme tu le sais, mais présentés ici dans le cadre d’une soirée symphonique ordinaire. À quoi songeront les spectateurs en entendant ces interprétations : à Conan le barbare ? À Sissi l’impératrice tournoyant dans une salle de bal ? À un kolkhozien rêvassant devant son bortsch ? Non, ce seront, dans l’ordre : un fœtus surdimensionné, puis une station orbitale tournant sur son axe, puis un astronaute en footing dans une centrifugeuse. Stanley a inversé les valeurs usuelles de la musique de film puisque ce sont ses propres images qui sont devenues la bande originale des opus joués en concert. Demande à tes quatre acolytes de chantonner l’air du Beau Danube bleu, ils valideront tout de suite.
Tu connais l’adage : on ne peut pas pas porter durablement le poids de nos erreurs de jeunesse. Toute la société y travaille, les juristes et les plaignants, généreusement prêts à effacer l’ardoise au moyen d’un contrat de réinsertion passé avec l’adulte présentant toutes les garanties d’un rangement. Petits voleurs à la tire, braqueurs aux barillets vides, agresseurs alcoolisés, la liste des indulgences est longue mais pas sans expiation. À condition d’avoir été pris, évidemment, ce qui n’a pas été ton cas. Bel exploit que d’être passé entre les gouttes. Toi et Sylvain, tous les deux dorénavant innocentés par l’oubli, la prescription du délit et surtout par le peu de dégâts avérés, parce que, c’est indiscutable, il n’y a pas eu la moindre goutte de sang versée. Deux ados, dont un armé d’un pistolet à silencieux, s’introduisent dans une maison par la porte d’entrée, menacent le couple d’habitants, coupent court à toute négociation, menottent ou ligotent leurs victimes terrorisées, mais ne leur font absolument rien d’autre. C’est déjà beaucoup, mais rien d’autre. Aucun coup n’a été nécessaire, quelques poussettes intimidantes, des insultes en pagaille, là oui, mais pas de surenchère à la toute puissance visuelle du flingue. La scène reproduite six fois, sans dégâts, ou presque, compte tenu de la toute première intrusion chez Jessica, si seulement si, on décrète que se voir verser un seau de sperme sur ses vêtements est une blessure. Donc moins de plaintes, voire pas de plainte du tout. C’était précisément votre pari d’ados illuminés : imaginer un braquage avec arme de poing sans conséquences ni enquêtes. Il n’y a qu’un gamin de quinze ans pour négliger les traumatismes des victimes et les années de consultations en psychologie corrigeant l’humiliation de s’être vus en état de terreur totale. La plupart ont peut-être trouvé matière à résilience en négociant calmement avec vous, un téméraire ayant même tenté d’inverser l’intimidation avec sa grosse voix sentant bien que c’étaient de simples enfants qui agitaient le vilain joujou sous son nez. Tu m’as dit avoir été impressionné par le courage de nombre d’entre eux, lequel courage tu neutralisais vite par un protocole que tu avais soigneusement imaginé.
D’abord, tu leur ordonnais de s’asseoir pour écouter ce que tu avais à dire. Ce n’était pas une agression comme les autres car c’était un pari, un pari très risqué mais absolument jouissif de votre point de vue. Toi tu brandissais le Beretta, Sylvain avait un sachet transparent de farine ou toute autre substance y ressemblant. Tu expliquais alors que votre assaut ne durerait que quelques minutes, le temps que ton complice cherche une cachette dans leur maison où planquer son sachet. Tu ajoutais que c’était un as de la dissimulation et que dénicher son bonbon pouvait prendre plusieurs jours sauf si un chien des stups était employé à la manœuvre. Il fallait donc que les victimes, une fois libérées de leurs assaillants, retrouvent rapidement l’objet du délit, un paquet d’héro ou de coke visiblement, pour s’en débarrasser au plus vite. Je ne sais pas si quelqu’un ici a déjà essayé de balancer une grosse dose de drogue mais c’est beaucoup plus compliqué qu’on ne l’imagine. Il ne faut surtout pas être vu, il ne faut surtout pas dire qu’on l’a fait, il ne faut peut-être pas le faire, ni ne pas ne pas le faire, c’est flippant. La première idée est d’apporter vite à la police le sachet au moment de déposer plainte. Il faudra alors expliquer aux agents, stupéfaits de faire une si jolie saisie, quel fut le protocole des agresseurs, deux jeunes venus cacher de la drogue chez des banlieusards innocents sans autre motif qu’obéir à un pari original. Un peu risqué tout de même. D’autant que le point fort dudit protocole était que Sylvain n’avait tout simplement rien caché dans la maison visitée et s’en était retourné avec son sachet planqué sur lui. Les habitants cherchaient mais ne trouvaient rien.
Seul un conteur hors pair comme toi pouvait avoir réglé une telle machination. C’était aussi génial que débile, d’un risque absolument insensé, aux conséquences potentiellement innombrables tels de multiples emprisonnements et autres dossiers à traîner longtemps avec soi. Mais les six fois, le truc a marché. Il n’y a eu que deux plaintes. C’est dingue, mais il n’y a eu que deux plaintes à la police seulement. La première est celle de Jessica et Lucien, on peut le comprendre, or aucune piste sérieuse n’a été trouvée. La seconde est précisément la dernière intrusion qui fut la plus pénible. Un petit chien, excité par votre duo cagoulé, a aboyé durant tout l’entretien. Vos victimes essayaient bien de le calmer pour ne pas en rajouter dans l’horreur mais sans résultats. Tu as commencé à envoyer ton petit topo dans un vacarme épouvantable, comme c’était en soirée, pas de quoi alerter le voisinage, puis tu as curieusement pris peur, ou disons que le boucan t’a réveillé. Sylvain et toi avez fait volte-face, avez couru à pleines jambes dans la petite rue arrosant le pâté de maisons et vous êtes déclarés de concert, en pleine course, que c’était la fois de trop. En effet.
Reste que les enquêtes n’ont rien donné, faute de témoignages conséquents. Le Beretta n’a plus fait parler de lui, si on peut dire. Sylvain et toi ne vous êtes plus parlés non plus, chacun se cloîtrant dans un silence inquiet, comme si la police allait tôt ou tard sonner à la porte. Trente ans plus tard et même un peu plus, il y a prescription. Passer l’éponge sur six intrusions pavillonnaires arme au poing semble une curiosité. Une curiosité pour la société, pas pour toi qui dégoulines encore de son jus de vaisselle. Tu ne t’es déchargé de rien, tu le sais, ni d’une correction sur une plage ni de sa pseudo vengeance afférente qui n’a pas épanoui ta sexualité, ni même d’une fascination pour la violence qui, quoiqu’elle fût passagère, marque jusqu’aux traits de ton visage. Où est le sentiment de culpabilité quand le sang n’a pas été versé là où il aurait pu l’être ? Nulle part.
Si, peut-être la honte d’avoir choqué des innocents, oui, au minimum, honte que le geste symbolique de reprendre l’arme où tu l’avais cachée quarante ans après les faits, la recharger et y visser le silencieux pour décharger six balles 9 mm sur un tas de bois, n’a évidemment pas corrigée. Ta résilience est de tirer les balles que tu n’as pas tirées à l’époque, c’est assommant de déni et de non-dit, c’est déroutant. Tu ne fais aucun effort pour trouver la solution, je ne sais plus quoi te dire. Un gars intelligent comme toi avait de quoi poursuivre de belles études, glaner de beaux diplômes, tu pouvais faire carrière dans une profession honorable, fonder une famille et avoir ton pavillon à toi, au lieu d’employer toute ton oisiveté à inventer un personnage soulevant les coupes de champagne dans les vernissages en attendant d’être démasqué.

 

à suivre…..

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