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Ton film bat tous les records, numéro un dans presque toutes les catégories, y compris les plus dévalorisantes. Par exemple, il est numéro un des chefs-d’œuvre les plus surestimés après avoir caracolé en tête des meilleurs films de l’histoire, parfois devant Citizen Kane, souvent devant Potemkine et toujours devant Greed. On l’avait d’abord doté de presque toutes les qualités pour le hisser jusque-là : hypnotique, vertigineux, démesuré, inclassable, mythique, shakespearien. Puis, les critiques vexés d’avoir été roulés dans la farine ont corrigé le tir au point de lui concéder péniblement une place dans le top 25 des meilleurs films de science-fiction. On avait peut-être poussé le bouchon auparavant mais ce révisionnisme corrige exagérément le tir, sauf à considérer la science-fiction cinématographique comme un sous-genre forcément populaire, martial et épique, corrélé au tiroir-caisse des produits dérivés, filon auquel le space opera de Kubrick n’appartient pas.
Dans space opera, il y a : opéra. Le seul space opéra du genre, à ce jour, si on admet que les codes très précis du genre lyrique y ont été observés. Une ouverture jouée par l’orchestre, ici une musique de György Ligeti sur un écran noir de trois minutes, notons que c’était inconcevable pour un film hollywoodien de l’époque, inconcevable du Ligeti, ce serait pareil aujourd’hui. Lever de rideau avec envoi du Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss sur un décor de corps célestes mouvants juste après le logo de la MGM. Premier acte : paysages désertiques, premiers chants des interprètes, des grognements de primates ; deuxième : orbites et circonvolutions technos ; troisième : voyage calme ; puis entracte, mais un vrai, avec possibilité d’aller se dégourdir les jambes dehors. Donc une deuxième partie avec une réouverture sur écran noir, la même que sa devancière sur le plan sonore ou presque, n’oublions pas que la pellicule coûte quand même très cher, puis relevé de rideau, interprètes et choristes, roulements de tambours, climax, kaléidoscope de couleurs vives et retour du pseudo leitmotiv. On n’avait rien fait de pareil dans les salles obscures.
Les opéras seria et buffa passent pour être aussi élitistes que non-rentables, on s’y rend en limousine, les abonnés y affichent leur toilette et leur aptitude à célébrer bruyamment des stars que personne ne connaît. Il y a un public pour le lyrique prêt à mettre le prix et un public pour le cinéma plus discount, chacun dans son camp. Visiblement, Kubrick n’en a eu cure, il a mélangé un genre avec l’autre et personne n’a protesté. Si un réalisateur actuel tenait à plaquer un alibi culturel sur son ballet de vaisseaux numérisés, il puiserait sûrement son inspiration dans la téléréalité, les jeux de rôles, un battle royal, un scénar de Higgins/Clark, oui, mais pas dans l’opéra. De toute façon, on crierait au plagiat. Kubrick a fait son Wagner à 11 millions de dollars de l’époque pour calmer définitivement la concurrence. Voilà peut-être ce qu’on lui reproche aujourd’hui, avoir fait un opéra plutôt qu’un film, une partition plutôt que du vacarme.
Nul public ne s’en est spécialement plaint et qu’on se le dise, aucun plan aussi soigné soit-il sur le plan sonore, aucune mélopée, ne troublera autant le spectateur captivé que l’entrée de sa station orbitale dans un champ constellé d’étoiles sur un tremblement de violons réveillant les cors de l’orchestre. Nulle valse romantique n’eut pu être mieux choisie que celle de Johann Strauss junior, même si, contrairement à ce qu’affirme Kubrick, l’idée lui vient d’un autre film de la MGM des années trente où la porte tambour d’un hôtel tourne au rythme de ladite musique. D’autres cinéastes parmi les plus inspirés essayeront de faire pareil, aussi joli, mais ils n’ont jamais fait mieux. Tu voulais savoir ce que c’était exactement qu’un mème, voilà l’exemple typique, un truc inimitable, le contraire du répétitif, infalsifiable comme un dépôt de brevet ou une empreinte digitale. On ne compte plus les vidéos de gamins ayant fait voltiger à travers la cuisine un paquet de Muesli tourné au ralenti sur une intro de Kanye West, hommage à la matrice, la seule, l’unique.
Les amateurs de lyrique dorénavant dans son camp, les esthètes et les mélomanes au garde à vous, les romantiques et les photocopieurs en émules, il lui fallait encore la catégorie des plus tatillons : les matheux, goguenards et pouffant dès qu’ils posent leurs regards sur une mixture de science-fiction. Son 2001 L’odyssée de l’espace a été façonné par un expert en conquête spatiale attaché à la Nasa, ce qui en fait certainement le film le moins douteux de l’histoire sur le plan scientifique. Numéro un de la crédibilité, comme on l’a dit tout à l’heure, numéro un de la pédagogie sous acide où s’interroger et planer paraissent se compléter. Bijou serti de particules du CERN, dentelle tissée dans de la toile de Cadarache et teintée à Los Alamos, parure sans défauts, sans la moindre couture apparente, portée par la communauté scientifique de l’époque et encore par l’actuelle, d’autant que les ingénieurs de la NASA et de l’ESA et de la ROSCOSMOS et de la CNSA et de la JAXA et de l’ISRO en ont vu défiler des aberrations cinématographiques. Les détonations en apesanteur des Dreamworks et des Lucasfilm et des Electronic arts, les boum, les vroum, les bip-bip en orbite les font toujours bien rire.
Cette peur panique du vide si caractéristique de tout film voulant accaparer son public, Stanley ne l’a pas eue. Il reste toutefois un réal hollywoodien, efficace avant d’être retors, donc ne s’est pas privé d’user voire d’abuser de motifs musicaux quand les silences ne passaient pas à l’écran, mais s’il vous plaît, à coups de chorus spectraux et de babillages atonaux. De nos jours, n’importe quel tâcheron excentrique du box-office mixe un boucan invraisemblable de parois déchiquetées sur une musique dramatique façon Hans Zimmer. Qui osera coller du John Cage sur un vaisseau se disloquant silencieusement en 4 ’33 chrono ? Personne. Lui n’a pas hésité à racheter les droits d’un héraut de l’avant-garde musicale pour tartiner des pizzicati bizarroïdes sur les passages les plus émouvants du film.
La peur du vide ni toi ni moi ne l’avons, on peut se comparer sans honte. Nous battons tous les records d’incompétence pour prendre la parole et de surcroît sur un film aussi commenté. Nous n’avons aucune culture scientifique et même assez peu de culture tout court. Mieux, nous avons fui toute documentation, je t’ai vu bondir sur la souris pour mettre sur pause puis fermer le lien à chaque fois qu’un spécialiste allait évoquer le film. Vous pouvez regarder sur nos machines, il n’y a pas trace d’un fichier sur le sujet, même pas la plus petite réservation pour une conférence spécialisée, sans exagérer, nous ne savons rien sur le dossier 2001, ou presque. Ce qui donne une idée de l’audace de ta performance. Tu pérores devant quatre personnes qui pourraient, au passage, exiger des références, du moins des patentes délivrées par le CNRS ou l’Éducation nationale, or nous savons que l’élégance des intellectuels est qu’ils n’obligent pas à porter l’uniforme pour échanger avec eux, ils sont formés au devoir moral du dialogue, au devoir éthique de la modestie voire de la vulgarisation, surtout aux talk-shows télévisés de début de soirée, donc ils ne collecteront des infos sur l’intrus qu’après coup. Profitons-en.
Et puis, nous avons de l’allure tous les deux, des fringues à la fois casual et stylées, un regard intelligent servi par une langue qui ne zozote ni ne bégaye, une manière de tenir négligemment notre verre par le fût non par la tige, un contrapposto discret et une coupe de cheveux sauvageonne au gel. Si notre légitimité à ergoter sur ce film est quasi nulle, on ne peut, en aucun cas, nous nier une forme de familiarité avec lui. Surtout toi. Tu l’as vu en entier 228 fois, dont 18 fois dans une salle de cinéma et 210 fois dans ton salon, puisque la trentième fois, tu as commencé à compter, y retournant environ cinquante fois de plus pour revoir une séquence, la chronométrer ou te souvenir d’un détail. Je crois pouvoir dire qu’aucune personne raisonnable n’a vu autant de fois le film que toi. Nous avons tous deux une connaissance disons empirique du truc, puisque nous avons délibérément ignoré les bonus des menus, snobé même les émissions sur le sujet, sinon une sur France Culture en podcast, deux ou trois Youtube en anglais, un sketch sur la BBC, voilà. C’était notre discipline : refuser de redire ce qui avait été dit, ou plutôt, ne pas savoir ce qui avait été dit en prenant le risque de le redire. Le but était de lâcher notre thèse d’un bloc lorsque l’occasion se présenterait et elle s’est présentée. Merci à Bipin, Julia, Natacha et Slavoj d’être venus à notre expo.
Tu connais par cœur l’enchaînement de tous les plans et de toutes les répliques. Quelqu’un d’aussi proche de l’objet d’étude est intimidant pour toute personne voulant chipoter, spécialiste y compris. Ce serait d’ailleurs quoi un spécialiste de 2001 L’odyssée de l’espace ? Un cinéphile chineur de vieilles affiches de Liz Taylor masquant sa culture classique derrière des platitudes ? Ou l’expert en bibliographie ésotérique ayant garni sa chambre à coucher d’un monolithe rose ? Qui a le droit et le devoir de parler du plus énigmatique ovni de toute la production hollywoodienne ? Kubrick lui-même a sûrement dû raconter des conneries sur son propre film. Non, il n’y a qu’un boss, un seul expert assermenté, c’est toi. Pour se hisser à ton niveau, le souffleur que je suis a cherché à en savoir un peu plus, en lisant des choses, en fouillant un peu, le podcast et les Youtube et la BBC, je les ai vus moi tout seul, en cachette. J’ai bien deux trois choses à raconter moi aussi, je ne m’en prive pas comme tu peux voir, mais toi tu connais la durée de chaque plan, la gamme des couleurs, la totalité des ustensiles maniés par les acteurs, qui est à droite de qui et qui a des tics de langage et lesquels, tu sais à quoi correspond chaque bouton et pourquoi il est actionné, tu peux dire, au millimètre près, dans quelle proportion la lune remplit l’image au début, combien de secondes le monolithe apparaît et à quel moment il apparaît réellement pour la première fois dans le film. Si Julia et ses amis se risquaient à évoquer, de mémoire, une scène ou un détail pour te piéger, ils en seraient pour leur frais, car tu as largement de quoi figer l’élément, l’étirer, le compacter, lui donner une durée que tes contradicteurs ne soupçonnaient pas, bref de les retourner comme des crêpes. Personne ne peut être mieux informé sur ces bobines d’environ deux heures et demie au total, même pas les héritiers Kubrick, ni les Clarke, encore moins la MGM, personne ne peut parler du silence, des bruits, des éclairages, même du seul moment du film où s’aperçoit l’ombre de la caméra sur le décor. Ta maîtrise du terrain est intégrale, aussi inconstructible qu’est refoulé ton passé de braqueur de pavillon arme au poing.

 

à suivre…..

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