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-- Téléchargez La création comme elle vient : confinée ou le masque sac en PDF --


L’oeuvre échappe à l’artiste qui la réalise. Son intention, ses inspirations sont finalement secondaires.Comme le disait Marcel Duchamp, “L’artiste qui fait une œuvre, ne sait pas ce qu’il fait. » ou encore « c’est le regardeur qui fait l’oeuvre ». L’oeuvre est donc un support de réflexion pour autrui construit avec l’aide des historiens et esthéticiens qui la commentent.

La question qui se pose : est ce vraiment la peine de connaitre le cheminement de l’artiste ; son inspiration, le processus qui le mène à un tel résultat ? Cela pourrait nous décevoir, être un prisme réducteur de l’oeuvre, nous enjoindre à lui donner un sens et pas un autre.

Dans cet encart – La création comme elle vient- je vais pourtant me prêter à l’exercice descriptif de la mise en oeuvre : l’impulsion désirante, le besoin de donner forme, les circonstances ou le hasard et notre détermination à la concrétiser…comme un besoin de réaliser. Comme si la création était nécessaire à l’artiste car elle pouvait contenir davantage que le réel et restituer cette complexité du vécu grâce au pouvoir de symbolisation et de sublimation.

Je vais ici simplement rendre compte de certains éléments personnels, psychologiques et contextuels qui sont à l’origine de cette création. Comment m’est venu cette idée du sac en tissus ; réplique du sac plastique aujourd’hui presque disparu de nos supermarchés ? Pourquoi ce masque-cagoule est-il à propos en cette période de confinement généralisé ? A quoi ai-je la tête lorsque je réalise une telle chose ? A quoi ça sert ?
Et bien ça sert peut-être comme disait Pascal à se tenir dans le divertissement pour passer le temps de la vie.(cf: une émission écouter en cette période sur France Culture https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/la-chambre-enfer-ou-paradis-14-pascal-peut-demeurer-en-repos-dans-une-chambre). Plus sérieusement, je pense que ça me sert à déplacer un trop fort ressenti que j’ai du mal à contenir.

Voici quelques éléments autobiographiques explicites ou elliptiques qui permettent de rendre compte de la façon dont l’oeuvre s’est construite :

• En 2015 j’ai présenté une série de masque en peau, les M.A.P. (Masque Anti Pollution) à la galerie Immanence (Paris15e) dans le cadre de l’exposition the Art of investment. Les M.A.P. sont comme des masques africains enfermés dans des vitrines, qui serviraient un jour lorsque nous en aurions besoin. Masque rituel dont l’usage viendrait après son exposition. Durant le confinement, j’ai ressorti des visuels de ces masques portés qui sont à propos dans cette période de confinement.

        
• Dans le contexte du télé-travail scolaire, j’accompagne mon fils en classe de 3e à travailler son anglais et nous regardons ensemble des documents sur cette terrible période – qui n’est pas si lointaine – de la ségrégation, le discours de Martin Luther King, l’abolition de l’esclavage…
• On me sert à table un coquetier des années 30 à l’effigie d’une femme noir façon Josephine B, les autres sont des personnages blancs : je m’identifie à la servante, l’artiste.
Quelques semaines plus tard, j’éprouve le désir de reprendre un des cuirs marrons des M.A.P. (emporté avec moi) pour en faire un masque facial, comme un visage de peau noire.
• Dans cette période sans coiffeur, on coupe-rase les cheveux un peu long de mon fils. Arrivant en cours de coupe, je trouve cette image très violente (ses cheveux trop épais pour la tonte sont coupés maladroitement aux ciseaux). Très en colère je pars sans arriver à me calmer alors je reviens en ayant en tête de réaliser le masque noir.
• Je découpe dans le cuir marron une tête à la Giacometti, une tête cercueil (référence personnelle #1 non transmise) – un polyèdre irrégulier – avec 3 trous 2 petits ronds pour les yeux et un droit pour la bouche que je coud avec du fil violet sur un sac noir manufacturé- un sac dans lequel ma tête entre et dont les ficelles se resserrent au cou (référence personnelle #2non transmise). Je le porte et mon fils monté me voir, me dit calmement que c’est angoissant. Ça fait longtemps que je n’ai pas réalisé de truc-trash. Je suis assez contente du résultat produit sur moi cela me porte immédiatement à continuer dans cette inspiration.

Alberto Giacometti, Le Cube (Pavillon nocturne), 1933/34, Bronze, 94 x 54 x 59 cm, Kunsthaus Zürich.

     

• Je pense alors à son pendant : réaliser un sac blanc qui serait comme un masque façon KKK.
• je trouve avec chance dans la maison le sac plastique que je souhaite prendre pour modèle.
• Je regarde des images historiques de tenues portées (avec ou sans orifice pour la bouche).
• Je réalise donc avec le tissus blanc lourd et soyeux que j’ai – au mesure du vrai sac – l’exemplaire cousu à la main et avec lenteur au fil jaune. Je réalise les 2 troues pour les yeux à ma mesure et en vérifiant que cela convient aussi à ma fille. Le résultat me satisfait car il est à la fois inquiétant et drôle.
• Cette réalisation me donne l’envie de réaliser une version longue de sac comme une robe. Je trouve un autre modèle de sac plastique mais je monte, je démonte, ça ne marche pas pareil. Alors je recommence et repars sur le même modèle et là ça marche ; j’ai mon corps sac fantôme. Cette version, je la fait porter par ma fille que je photographie dans différentes pièces de la maison d’Isabelle D.L. dans laquelle nous sommes accueillis durant le confinement. C’est une maison bourgeoise du 19e siècle avec son jardin à la française mais sans ses domestiques et qui, pour la petite histoire, a été occupée pendant la guerre.

Voilà ! des faits, sans analyses.

Cette oeuvre je la trouve forte, portée, elle l’est également. Si elle échappe et se détourne de ce qui l’a construite c’est aussi bien. En tout cas, elle en conserve une charge violente et angoissante, dont notre société actuelle est également porteuse. Mais cette charge dramatique est réinvesti dans son versant comique – comme une forme de détournement et de distanciation qui permet de mieux accepter les situations, d’en rendre les contours plus arrondis.

En conclusion, je me demande si en prenant ainsi la parole et en offrant cette dimension personnelle à ma création j’influencerai en retour l’approche que le spectateur aura de celle-ci. Qu’apporte cette description pour celui qui la lira, conforte-t-elle? informe-t-elle ? Dérange-t-elle l’impression personnelle ?



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