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en 2000, je croyais que le vingtième siècle venait de s’achever. sans bug.

en 2000, j’ai fait douze autoportraits, un au début de chaque mois, dans la cabine automatique de photographies d’identité du Monoprix de la rue Saint-Antoine, à Paris. la qualité des photos y était meilleure qu’ailleurs. chaque mois j’ai découpé une des photos que j’ai collée sur une nouvelle carte de transport en commun. elles s’appelaient alors orange, ces cartes, et les photos cachaient, n’ai-je pas vu tout de suite, les deux premières lettres du mot. au fil des déménagements, les coupons mensuels, sur lesquels le mois était indiqué, sont sortis de leur place. cela ne m’a pas permis de retrouver l’ordre dans lequel j’ai pris ces photos.en 2000, j’ai aussi envoyé chaque jour à une amie au Yémen un court texte à propos de ma vie – total 366 – au dos d’une carte postale, paradoxe du journal intime exposé aux regards. j’ai aussi reçu les courts textes à propos de sa vie envoyés au dos de cartes par l’amie qui avait relevé le défi. je lui ai écrit depuis toutes sortes d’endroits et de pays, j’ai parfois fabriqué moi-même la carte, faute de pouvoir en trouver là où j’étais. peut-être m’est-il arrivé d’envoyer deux fois la même carte à une date différente ? je ne sais plus. quelques années plus tard nous avons échangé celles des cartes postales qui nous étaient parvenues, les miennes sont encore dans la boite à chaussures où elle les avait rangée. je n’ai pas réussi à identifier le carton où se trouve cette boite dans un garde-meuble.

en 2000, j’ai fait cela. j’ai fait cela pour moi. je savais pourquoi. j’ignorais pour quoi.

en 2000, disent ces courts textes (je ne sais ce que disent les photos d’anges), ma vie s’est déchirée, j’ai quitté pour toujours, même si je ne le savais pas, une ville grande, dans laquelle j’avais vécu longtemps, croyant l’aimer, l’aimant parfois vraiment et puis ne l’aimant plus ; j’ai quitté un homme avec qui j’avais vécu quelques d’années, l’aimant beaucoup d’abord, puis moins, puis de moins en moins, et enfin plus du tout ; j’ai quitté le (monde du) travail que j’ai peu cru aimer, tenté parfois d’aimer, sans succès, tenté de quitter souvent, et enfin réussi à quitter avec en prime une somme importante. j’ai quitté le lieu que j’avais aimé, ou j’avais aimé, que j’aimais encore, où je n’aimais plus, où je ne vivais déjà plus, qui avait été chez moi, l’était encore un peu, qui bientôt ne le serait plus contre une somme importante versée par un propriétaire indélicat qu’un procès au pénal tentait peu.

en 2000, j’ai également traversé, intensément photographié lamérique de New-York à San Francisco puis je suis partie.

en 2000, ce qui en moi avait survécu à la violence des premières années en restant caché a commencé à revivre, puis à vivre avec tant de force et de joie que je lui ai choisi un nom dans les années qui ont suivi. celui que je porte aujourd’hui. il est apparu, scintillant dans les fissures de l’ancien nom, celui que les cartes oranges portent encore. ce n’était plus le mien déjà. certes il y avait que cet ancien nom était déjà pris par une artiste avec qui des personnes commençaient à me confondre. mais l’homonymie n’est pas le plus important. un déclencheur, peut-être, un agacement, sans doute. si des personnes choisissent un nom pour se cacher. il s’est agi pour moi de me défaire du nom qui me cachait pour enfin nommer ce qui avait failli être tué.

en 2000 je ne croyais pas aux chiffres.

en 2000, j’ignorais qu’une mort, inattendue, brutale se produirait vingt ans plus tard à la date à laquelle j’avais décidé de mettre mes douze anges et le reste au garde-meuble pour partir, sans retour, réveillant la mémoire endormie. dans le garde-meuble, j’ai mis la main sur le bon carton. il semblait m’attendre. parmi les négatifs, les planches contacts, les tirages j’ai retrouvé l’enveloppe, et ces douze anges qui peut-être ont veillé sur ces 20 années de création, qui peut-être les ont inaugurées.

en 2000, j’ignorais que le 20ème siècle durerait 20 ans de plus, que le 21ème mettrait tout ce temps à naître, tout contrefait et souffreteux, victime d’une autre sorte de bug.

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