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On se place les unes par rapport aux autres sans forcément se toucher. Genre les demoiselles d’Avignon. Genre la femme cool d’hier. Genre Destiny’s Child. De profil, à l’égyptienne. Michèle dit que sur les statues grecques, le zob indique la direction. On reformule. En forme d’œuvre d’art totale. Deux keufs arrivent et nous demandent ce qu’on est train de faire, leurs deux têtes inclinées. L’un dit on dirait qu’elles tapinent mais pas tout à fait. Ce n’est pas le genre des keufs de parler à voix basse.

 

_ On révise monsieur.

_ Vous devriez pas être à l’école ?

_ On nous refoule à l’entrée monsieur.

L’un rit, l’autre pas.

_ Et c’est comme ça que vous révisez ?

_ Parfaitement monsieur. On révise ce qu’on a nous mêmes appris en passant nos journées dehors. On apprend beaucoup dehors monsieur. Les formes monsieur, les couleurs monsieur, on compte tout ce qu’on voit en plusieurs exemplaires + l’architecture urbaine, ce que mange chaque catégorie socioprofessionnelle, les modes passagères et les choses intemporelles, les différentes postures du corps humain en fonction de l’âge et des émotions, les bâtiments publics, le mode de vie des chats et des pigeons, les relations humaines, la mécanique des véhicules à l’arrêt, les grandes protestations, les mots justes à prononcer selon les circonstances, la culture populaire, les divers uniformes, les expressions faciales des gens, les expression faciales des gens selon leurs uniformes, les locutions adverbiales latines, etcétéra, etcétéra.

L’un dit à l’autre : regarde, elles se foutent de notre gueule.

_ Vous filmez ?

_ Non monsieur, on vous filme pas.

_ J’ai l’impression qu’elles nous filment. Je te jure qu’elles nous filment.

_ On a rien pour filmer monsieur. Les appareils électroniques c’est pour les vieux monsieur, nous c’est que du live.

Toutes les cinq, têtes inclinées, le menton juste au dessus du plexus solaire en forme de keufs librement réinterprétés. Ils ne comprennent rien mais ils n’aiment pas ça, ils sont embarrassés. La situation est inédite et comme ils n’ont jamais vu ça ils ne savent pas ce qu’ils doivent faire. Il n’y a pas de procédure pour les événements qui se produisent pour la première fois. Ils désertent le cul de sac en prenant soin d’avoir un dernier mot en lien avec nos tenues vestimentaires. On entend un dernier Bordeldemerde, nonmais … euh … pffff…. j’aijamaisvuça postilloneux. On profite de notre avance sur le temps pour anticiper sur les lois. On reprends là où on en était dans notre putain de nouveau territoire. Genre victoire de coupe du monde 2018.

Pas de photos, pas de compte insta, pas de story, pas de traces.

Fallait être l’une de nous pour assister à ça. On file tout droit.

Vous êtes incroyablement lents.

Le temps qu’une chose se passe on en invente une autre.

Archiver c’est se rendre, on se met à jour à chaque seconde.

On sera jamais nostalgiques, demain est plus intéressant.

Les réseaux sociaux c’est pour les ieuv.

On a fait le tour de ce cul de sac, direction l’épicier. La porte s’ouvre direct alors qu’elle n’est pas automatique. On se crée un parcours entre les rayons, on déambule entre les produits ménagers. Thérèse bloque sur les brocolis, elle se touche les cheveux. Elle se touche les cheveux en fixant un brocoli bien coiffé. Elle l’achète. Petite pause au niveau des surgelés, l’ambiance nous parle, c’est immersif. On traverse les pâtes, les sauces, les boîtes de conserve sans les regarder. On prend trois briques de rouge est c’est réglé. Personne ne nous demande notre âge. Personne ne se demande notre âge. Trop occupés à fixer ses mains disparues derrière ses ongles, à se demander si elle est à poil ou habillée, si elle a fait exprès de mettre ses fringues à l’envers. On traîne nos boules de 14 ans et nos packs de rouge vers un nouveau spot, un nouveau mur pour se saouler. Toujours au rouge, ça fait daronnes.

Trop chargé ce mur, pas assez foncé. Les affichages sont cheums ça va faire surchargé.

On se met d’accord pour un escalier en béton gris perle menant à une porte anthracite fermée.

Bête de scéno, dans quelques heures on se fondra dans la nuit. On ouvre une première brique avec les dents et on picole en posant nos lèvres sur la fente en carton. On échange des phrases en même temps que la brique qui circule de bouche en bouche. Deux boys passent et évidemment s’arrêtent. Ils sentent mauvais genre le déo.

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