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Les 2 premières vidéos de mon nouvel album Perspectives du XXIIe siècle sont en ligne. D’ici la sortie du CD le 19 juin, d’autres vidéos arriveront. Après la Berceuse ionique réalisée par Sonia Cruchon et De vallées en vallées par Eric Vernhes, suivront celles de Nicolas Clauss (Larmes de crocodile, Éternelle), John Sanborn (Ensemble Ratatam), Valéry Faidherbe (Les champs les plus beaux), Sonia Cruchon (Aksak Tripalium, MEG 2152) et avec Nicolas Le Du (L’indésir). Je n’ai pas encore trouvé qui réalisera le Gwerz de l’âme juste et quelques autres petites pièces, l’ensemble probablement réuni en un grand film…
Il est préférable de regarder les films en plein écran !

SONIA CRUCHON

Sonia Cruchon a choisi la Berceuse ionique en jouant avec les silhouettes des rescapés de la catastrophe. Des images du passé habitent ces ombres colorées. À chaque réalisateur j’ai demandé de s’inspirer des archives découvertes sur les ruines du Musée d’Ethnologie de Genève, qui m’a commandé l’œuvre et produit le CD, pour inventer leur avenir. Nous sommes en 2152. J’avais ainsi procédé avec la musique, m’appuyant sur 31 pièces enregistrées entre 1930 et 1952 du Fonds Constantin Brăiloiu conservé aux Archives internationales de musique populaire (AIMP) du MEG. Brăiloiu (1893-1958) est une référence majeure dans le domaine des musiques traditionnelles. Mon petit opéra où les voix viennent de très loin mêle des instruments acoustiques dont certains appartiennent aux collections du MEG, des instruments virtuels, des ambiances et ces archives sonores. Écho troublant d’actualité en ces temps d’interrogations sur l’avenir de la planète et de l’humanité, Perspectives du XXIIe siècle m’a été inspiré par la lecture d’un roman de C.F. Ramuz à qui j’ai dédié l’œuvre ainsi qu’à un autre écrivain, Vercors, pour ses Animaux dénaturés.

ERIC VERNHES

De vallées en vallées est la deuxième vidéo du projet Perspectives du XXIIe siècle. C’est évidemment une formidable surprise de découvrir comment Eric Vernhes l’a réalisée d’après le film muet de Segundo de Chomón, Le scarabée d’or. Cette idée lui est venue en écoutant la musique que j’ai composée, et elle colle magnifiquement à cette course folle sous les étoiles. Celle du Birgé guidait déjà les troupeaux vers les hauteurs ! Est-ce de circonstance virale, mais en regardant le magicien j’ai pensé à la phrase de Paracelse : “Je vous apporte la peste. Moi je ne crains rien. Je l’ai déjà.”…
Replacer les musiciens dans l’espace, en particulier la nature qui aujourd’hui reprend ses droits après la sécheresse et les inondations qui ont suivi la catastrophe, fait apparaître l’exaltation qui s’est emparée d’eux. Emboîtant le pas à mes rythmes hypnotiques, le clarinettiste Antonin-Tri Hoang, le percussionniste Sylvain Lemêtre et Nicolas Chedmail, qui souffle simplement dans son embouchure, me rappellent la course folle des meules de foin des Saisons d’Artavazd Pelechian. La transposition est osée si l’on se réfère au troupeau perdu des Bulgares, aux appels au bétail des Peuls ou au chant de vacher asturien. Mais la magie autorise bien des choses !

JEAN-FRANÇOIS VROD


L’enregistrement de Jean-François Vrod avait marqué la fin d’un long processus de création entrepris il y a un an. Il ne me restait plus qu’à revoir le mixage à la lumière de l’ajout du violon. Comme Nicolas, Sylvain, Sacha et Antonin, mon camarade me suggéra judicieusement quelques modifications ici et là. Des oreilles fraîches et bienveillantes sont les bienvenues lorsqu’on travaille seul sur un projet personnel au long cours. Le mixage tel qu’il est me plaît beaucoup, mais le mastering de Marwan Danoun en fera ressortir des détails qui m’échappent comme il l’avait réalisé pour mes deux précédents CD, Long Time No Sea du trio El Strøm et mon Centenaire. Trop attaché à la musique, ses structures, les émotions qu’elle procure, le sens de l’ensemble, je suis incapable de repérer les failles dans l’équilibre des fréquences. Nous avons besoin du recul d’un ingénieur du son qui perçoit notre travail sous un angle totalement différent du nôtre tout en comprenant nos intentions. Perspectives du XXIIe siècle fut aussi complexe à concevoir qu’à créer. Je ne m’étais heureusement pas rendu compte de l’enjeu que représente de s’attaquer aux archives de Constantin Brăiloiu, référence incontournable de tous les musiciens de musiques traditionnelles. J’ai préservé autant que possible l’essence de chaque plage, comme si c’était l’un des membres du groupe.
Il me semble avoir passé mon temps à “noyer le poisson”. D’abord pour mélanger ces archives musicales du monde entier avec mes enregistrements de terrain, dit field recording, et avec mes propres instruments, qu’ils soient virtuels ou physiques, ensuite avec les musiciens qui m’ont prêté main forte, dans l’ordre d’apparition le corniste Nicolas Chedmail, le percussionniste Sylvain Lemêtre, le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang et le violoniste Jean-François Vrod. Ma fille Elsa fait une courte intervention vocale et dix sept hommes et femmes ont enregistré quelques phrases dans leur langue maternelle. Mon travail a donc consisté à ce qu’on ne pense plus à ce qui fut rapporté des années 1930-1950 et de l’époque actuelle. Pour composer chaque pièce il s’est agi de m’approprier le passé pour imaginer l’avenir, à l’instar du scénario de ce petit opéra instrumental dont le modèle est évidemment le poème symphonique cher à Berlioz ou Richard Strauss.
Mardi, Jean-François n’a pas seulement merveilleusement joué du violon, il a ajouté quelques borborygmes, toujours dans cette optique de “noyer le poisson”, sur le chant d’Elsa d’abord et lors de la séquence enregistrée au deuxième sous-sol du Musée d’Ethnographie de Genève où figure le cri des Hibakusha, ces rescapés d’une catastrophe nucléaire. J’avais écrit plusieurs chansons que j’ai finalement laissées à l’état instrumental, craignant d’être trop explicite plutôt qu’évocatif. Je déteste les films français où les réalisateurs expliquent tout dès la première séquence alors que les Américains entretiennent le mystère aussi longtemps que possible. Mon petit scénario est à la fois un texte et un prétexte, les deux s’appuyant évidemment sur le contexte, la fin d’un monde et la naissance d’un nouveau, la dystopie se transformant, pour un temps, en utopie.

ANTONIN-TRI HOANG


Antonin-Tri Hoang avait déjà posé sa clarinette basse sur cinq des seize pièces et ajouté son saxophone alto sur deux d’entre elles. Comme toujours, il fit à la fois preuve d’une très grande inventivité et d’une retenue rare que je le pousse à braver. Sur le dernier morceau qui doit être festif, je lui ai demandé de faire un solo de sax entre Eric Dolphy dans Music Matador, Sonny Rollins dans St Thomas et Albert Ayler. Rien que ça ! Évidemment il s’en est affranchi, mais son chorus caraïbe est parfaitement adapté au “chœur d’hommes congolais avec harpe fourchue dyulu et bouteille frappée” enregistré au Niger par Constantin Brăiloiu en 1952. Je n’y pensais pas jusqu’ici, mais il y a une référence évidente pour moi au Liberation Music Orchestra de Charlie Haden revisitant les chants de la guerre d’Espagne, même si c’est totalement différent du point de vue du style ou dans le traitement. Non seulement les archives conservent leur pouvoir évocateur, mais l’émotion me semble décuplée grâce au grand écart des siècles qui séparent les originaux des arrangements “futuristes” que j’ai imaginés.



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